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Réformisme et conservatisme : analyse des enjeux idéologiques de l’élection présidentielle iranienne de juin 2009

Analyse des enjeux idéologiques de l’élection présidentielle de juin 2009.

mis en ligne le 30 janvier 2010 - 352 visites

Interview de Reza Beheshti-Moez, octobre 2009

Philosophe et ancien Conseiller du Ministre de la Culture iranien entre 1991 et 1992, Reza Beheshti-Moez répond aux questions de Réso et apporte un éclairage original sur les évènements qui ont suivit l’élection présidentielle de juin 2009 en Iran.

Reza Beheshti-Moez

Au-delà de la rivalité née de la fraude supposée pendant l’élection présidentielle, quelles sont les différences idéologiques significatives que l’on peut faire entre Ahmadinejad et les opposants réformateurs comme Moussavi ?

C’est une rivalité qui remonte aux premières années de la révolution. Moussavi et Ahmadinejad ne sont que deux représentants de ce débat historique. La différence idéologique la plus remarquable entre les deux courants est la question de la légitimité politique qui correspond naturellement à la question de la participation des citoyens dans la vie politique. On peut reconnaître deux camps différents dans la République Islamique qui divisent la légitimité du pouvoir politique entre deux sources séculière (contractuel) et théologique. Les deux camps ont une version coranique de leurs tendances et d’après leurs exégèses du Coran, ils justifient un islam démocratique ou autoritaire. La tendance démocratique (religieuse ou non religieuse) ou séculière base la légitimité de la République sur le vote des citoyens et leur contentement politique dans le cadre d’une société civile. Le camp opposé croit qu’un régime religieux est nourrit d’une source divine et n’a pas besoin d’une légitimité politique soutenue par la nation !

Cette tendance démocratique n’est-elle pas à terme une menace pour l’existence même de la République Islamique d’Iran ? Ne porte-t-elle pas en elle l’exigence d’une sécularisation du régime (d’où la réaction violente des conservateurs) ?

Non, la base théorique de la République Islamique est controversée et donc ouverte à toute modification possible. L’invention politique polyvalente de l’ayatollah Khomeiny permet aux deux versions, démocratique et autoritaire, de se manifester dans le cadre de ce régime, malgré une ambiguïté permanente et dominante sur cette invention. Mais normalement la version démocratique d’un Etat moderne ne va pas fonctionner avec la tradition cléricale qui suit dans sa totalité une histoire autoritaire pendant des siècles et qui est malheureusement présentée aujourd’hui comme un obstacle pour ce mouvement populaire et démocratique. La Jurisprudence islamique (Figh) qui détient une place inclassable grâce au clergé est la reine des sciences dans l’Iran actuel. A mon avis, ce savoir qui domine tous les autres, a une substance séculière importante, puisque l’intervention quotidienne du Figh dans la vie des citoyens rend ce domaine le plus touché et le plus séculier parmi tous les savoirs islamiques. Par conséquent, la modernisation de ce régime exige l’application d’une double fonction dialectique : •La version démocratique du pouvoir politique enracinée en Islam, •Le surgissement d’une nouvelle classe cléricale dotée d’une bonne connaissance d’espace-temps pour réaliser cette version.

Ces deux éléments principaux ont leur propre racine historique : il faut revivifier la « Raison » pour acquérir la première, ancrée dans la tradition Mutazilite (Cf. Histoire de la pensée islamique), et pour la deuxième, il faut avoir encore la patience pour que l’indépendance économique de cette nouvelle classe cléricale produise son fruit démocratique ; mais on est loin de cette fructification !

La violence actuelle de la version dominante cible et contrôle le mouvement démocratique et peut engendrer une menace potentielle au cœur de ce dernier. Mais, le nouveau clergé qui est, sans le savoir, en voie d’une sécularisation historique (par une stabilité politique et une indépendance économique), aimerait l’en empêcher. Le pouvoir politique de la R.I.I est en fait un pouvoir séculier dans son essence puisque le principe de « l’Ijtihad ouvert » permet aux dirigeants religieux d’atteindre leurs buts par tous les moyens possibles. Je crois que le mouvement vert d’aujourd’hui nous montre par la transparence qu’il a produite, qu’il y a une grande distance entre la sécularisation du pouvoir politique encerclé dans une hiérarchie cléricale et celle de l’espace public !

Comment expliquer la réaction violente des autorités iraniennes face aux manifestations qui ont suivi le résultat de cette élection ?

Dans la version autoritaire de l’islam politique, le pouvoir est l’axe d’un système ontologique. Dans ce cas, tout est justifié à condition qu’il soit interprété par une classe religieuse distinguée. Quand le maintien d’un pouvoir théologico-politique reste en dehors de toutes conditions civiles, tous les moyens sont justifiés pour arriver à ce but. D’autre part, je crois que les évènements postélectoraux sont le résultat de la montée sans précédente d’une nouvelle classe cléricale. Cette nouvelle classe présente un double signe : •L’éloignement progressif vis-à-vis des supports économiques traditionnels des croyants après avoir obtenu suffisamment de sources gouvernementales, •Une stabilité fragile dans le cadre d’un pouvoir politique autoritaire. C’est pour cela que la réaction violente que vous avez mentionnée dans votre question profite bien de leur silence, sauf quelques exceptions.

Les pratiques violentes de cette nouvelle classe cléricale ne risquent-elles pas de creuser un peu plus l’écart entre la société et le clergé ?

Effectivement ! Le plus grand perdant de cette situation est le clergé en général et sa classe politique en particulier. Le rapport entre le clergé et la société iranienne a été historiquement un rapport paternel, comme l’a toujours prétendu la classe cléricale, et donc n’exige pas un profil sécuritaire basé sur la force nue qu’on voit aujourd’hui. Pour chercher le début de cet écart, il faut remonter dans le temps. En fait, son début est le moment où le clergé a maintenu le pouvoir politique et l’a, de ce fait, creusé progressivement. D’un autre point de vue et à partir de cette date, l’autorité traditionnelle du clergé tombe dans un sens que Paul Ricœur qualifie de « paradoxes de l’autorité ». A noter qu’une grande partie dépolitisée et mécontente du clergé reste toujours à l’écart et essaie de reconstruire le rapport paternel historique avec la société via des critiques du pouvoir ou par un mécontentement silencieux, pour lutter contre toutes les menaces potentielles déstabilisant l’autorité traditionnelle cléricale.

Quelles sont les marges de manœuvre des réformateurs face à cette situation ?

C’est une question difficile ! Les réformateurs iraniens sont dans une situation historique très délicate : d’une part, le réformisme politique en Iran qui se nourrit d’un réformisme religieux bénéficie d’un grand support d’une majorité populaire, éduquée, issue d’une classe moyenne qui a surgi ces dernières années, avec une nouvelle tendance vers une société civile décentralisée. D’autre part, les sabotages par les autoritaires sont plus coûteux et plus durs que jamais. A mon avis, les Réformateurs doivent d’abord approfondir leurs bases théoriques pour arriver à une vision claire de ce long parcours ; faire ensuite des compromis avec le côté réformiste de la classe cléricale qui joue toujours son rôle incontournable. De plus, avoir un fondement économique solide pour former une classe moyenne résistante à long terme est essentiel.

Selon vous est-ce le signe d’une crise structurelle du régime théocratique iranien ?

Sans doute cette élection représente l’une des phases les plus importantes dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Le débat actuel peut influencer la structure de la République Islamique autant sur le fond que sur la forme et ne s’arrêtera pas à ce stade tant que les électeurs mécontents peuvent utiliser les bons moyens pour arriver pacifiquement à leurs fins. Les dirigeants de la R.I.I sont dans un dilemme historico-théorique. Ils doivent choisir entre une stratégie qui garantie la durée de vie de l’Etat Islamique par le pouvoir du vote des citoyens ou essayer de construire un Etat théocratique totalitaire absolu qui s’enrichit d’une interprétation politico-théologique. Ce dernier ne croit ni en un contrat civil entre un pouvoir politique et la société ni à une légitimité moderne du pouvoir politique.

Dans quelle mesure ce régime est-il capable de se réformer pour répondre aux attentes des manifestants ?

La classe cléricale chiite en général (plutôt du coté politique) est le Maître Souverain de cette révolution. L’histoire de cette classe dominante en Iran nous montre que la fiabilité et la flexibilité des clergés dans les crises sociales est plus grande qu’on ne le croit. Dans les pires moments historiques, la classe cléricale a su dévoiler des atouts inimaginables grâce à leur pouvoir herméneutique du Coran, à leur compréhension des textes sacrés nommée « L’Ijtihad ouvert » et grâce au soutien garanti des croyants. La modernisation d’une interprétation classique est toujours possible puisque la porte de « l’Ijtihad est toujours ouverte », comme on le dit. Il ne faut pas oublier que la classe cléricale chiite a toujours bénéficié d’une légitimité populaire historique (contre une société cléricale sunnite qui se penche normalement vers le roi souverain), et cette légitimité susceptible d’être en crise aujourd’hui ne lui permet pas d’avoir le même pouvoir de manœuvre dont ont disposé les grands personnages de l’époque.

Pour continuer sur l’Ijtihad, quelles seraient aujourd’hui les interprétations les plus prometteuses pour moderniser l’Islam et le rendre compatible avec une démocratisation de la société iranienne ?

Supposons que le pouvoir politique et sa légitimité en Iran, nécessite toujours cette classe cléricale, dans ce cas, pour avoir une version plus démocratique et moderne, on peut remonter à deux traditions ancienne et récente : la première a un profil plutôt théologique et le second, politico-historique. Dans la première tradition, la plus ancienne, c’est l’intervention de la « Raison » qui joue plutôt le rôle principal que celle du texte (Coran et Hadith). Dans l’école Mutazilite, et dans la tradition plus récente, on peut se référer à la période de la révolution constitutionnelle en Iran (1906) pour avoir un commentaire temporel de la religion qui correspond aux exigences de la révolution. Parmi les théoriciens de cette expérience politique majeure, nous pouvons citer de grands clergés tels que Akhund-e- Khorasani et Mirza Hossein Naeini en tête de cette révolution. Selon eux, la domination politique cléricale (le Faghih Souverain) est plus limitée et dépend du contrat social, du contentement des citoyens et du thème des formes de l’Etat consultatif pour empêcher la tyrannie. (1)

Lors de ces manifestations il est apparu que les manifestants étaient de plus en plus hostiles au Guide Ali Khamenei. Quelles vont être les conséquences de cette méfiance sur le clergé Chiite ? Les manifestants demandent la justice qui est le point cardinal des qualités d’un Imam dans la jurisprudence islamique. D’un point de vue religieux, on peut exprimer la volonté des électeurs iraniens dans l’application de la loi islamique sur la première personne (le Faghih Souverain) d’une société islamique qui symbolise le point culminant de ses valeurs et qui détient le destin de cette société. Cette demande légitime est un droit dédié au peuple et les textes religieux ainsi que la constitution actuelle de la République Islamique les autorisent, sans mentionner que l’Ayatollah Khomeiny, fondateur de cette République, a reconnu le droit à chaque génération, de pouvoir choisir son propre souverain de l’époque dans le premier discours en Iran après la révolution. (2)

Le système politique fondé sur le velâyat-e faqih est une conception très minoritaire dans la pensée politique shi’ite. Est-il alors concevable, si la majorité de la population ne se reconnaît plus dans l’action du Guide, d’envisager une RII sans Guide ?

Bien sûr que le système politique du Velâyat-e Faqih est minoritaire dans les doctrines contemporaines de l’Islam politique, mais ce système minoritaire est actuellement, d’une part, en marche et d’autre part, sans adversaire puissant. Mais ce système actuel peut fonctionner plus efficacement quand même si la question de la surveillance est bien établie selon la Constitution, ce que les dirigeants du mouvement vert d’aujourd’hui cherchent à assurer par rapport au rôle de la Charia et aux règles religieuses qui limitent le pouvoir personnel au sein d’une société islamique. En fait, ce débat conceptuel tourne autour du concept polyvalent de « Vali » et « Velâya » (la base de Velâyat-e- Faqih) et de sa définition de la plus précise à la plus large. Si ce système politique insiste sur la notion maximale de « Vali » (le Faghih Souverain), le rôle du Guide sera automatiquement affaibli sur le long terme.

La résistance injustifiée de l’Etat face aux électeurs a fait dépasser leurs critiques de base et arrive aujourd’hui aux questions plus profondes qui d’ores et déjà fragilisent la stabilité du pouvoir. Le problème actuel de ce système, soulevé par les iraniens est l’absence de surveillance efficace, laquelle, par conséquent ; cause les mêmes difficultés politiques dans chaque état autoritaire. L’invention politique de l’Ayatollah Khomeiny ne préconise pas la voie de sortie d’une crise politique engendrée autour du Guide. En d’autre terme, des solutions peu efficaces ou hors de portées des citoyens déjà qualifiés par le Guide fondateur comme « Maîtres de la Révolution », existent.

L’un des plus grands intérêts de ce mouvement est que la participation des citoyens dans leur vie politique montre aujourd’hui que la substance du pouvoir politique est identique dans tous les Etats et que la souveraineté sans surveillance du peuple peut causer le même problème dans chaque système politique, clérical ou laïque. Le problème de nos jours est de trouver une sortie au cercle vicieux d’un système politique détenu par la souveraineté religieuse qui possède en même temps la surveillance. Par conséquent, la Raison d’État (La raison d’État est la notion par laquelle un État justifie ses actions lorsqu’il poursuit son intérêt), maintenue par le Souverain non surveillé ou loin d’un caractère consultatif est utilisée contre chaque réforme. Le peuple exige du Guide d’être impliquée et de se sentir constamment concerné.

Peut-on parler de la fin de l’islam politique en Iran ?

Non, il faut être plus prudent que ça, sachant que l’Islam politique se transforme constamment en Iran. Ce mouvement que je qualifie de « Mouvement d’Elucidation » donne un nouvel élan et une nouvelle respiration à l’Islam politique.

Références bibliographiques :

(1) •Khorasani, Mohammad Kazim, Hashie Makaseb, trad. Shamsoddin, Teheran, Ershad, 1406 Hq. •Naiini, Mirza Mohammed Hosein, Tanbih-ol omma va tanzih-ol mella. Introduction : Seyyed Mahmoud Taleqani, Téhéran, Cherkat-e Sahami Entechar. 1334 Hs.

(2) •Discours historique de l’Imam Khomeiny- Teheran- Behecht-e-Zahra, 01 Février 1979

A propos de l’auteur : * Formation en Sciences Politique – Téhéran * Études Islamiques – Qom, Téhéran * Enseignant en Philosophie Politique – Université de Téhéran * Directeur Général et Conseiller du Ministre de la Culture – Iran 1991-92 * S’installe en France, 1996 * Fondateur et Directeur du Centre Culturel Iranien à Paris, 1996-1997 * Formation en Philosophie – Sorbonne * Membre de la Société française de philosophie * Ouvrage : Introduction au fondement théorique de la Démocratie Occidentale – Téhéran, Tarh-e Now, 1995 * Une trentaine d’articles rédigés et traduits en persan * Création d’un blog philosophique en persan, 2004 :

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